Denise au Ventoux

23/5/18
Denise au Ventoux
Quelques critiques de Denise au Ventoux...

Le dernier roman de Michel Jullien, "Denise au Ventoux" ('Verdier), est le récit d'une étrange "amitié" entre un homme et une chienne rebaptisée Denise. Sujet inattendu, soutenu par une écriture au pixel, qui ouvre sur l'animal et sur la relation qui le lie à l'homme, une perspective singulière.
L'histoire : La rencontre entre d'un côté une chienne : Athena, grand bouvier bernois. De l'autre un homme : Paul, employé dans un établissement de prêts à la construction, solitaire et casanier. La chienne est la propriété d'une certaine Valentine, la sœur d'Adèle, une amie de Paul. "Mal campée en elle-même comme au monde, l'aînée des sœurs Dessange se prostrait de période en période, gagnée d'asthénie".
 
Pour l'obliger à sortir de sa chambre parisienne, et de sa dépression chronique, les médecins prescrivent à Valentine un chien. "Elle aurait pu s'enticher du premier corniaud venu, un fox ou un cocker, du moins n'importe quoi de proportionné au peu de dimension de son logement de la rue Notre-Dame-des-Champs mais non, elle choisit un bouvier, bernois, pour sa tendresse, une femelle, ancienne élève de l'école des chiens d'aveugles de Paris, un cancre recalé pour sa couardise urbaine". Valentine s'énamoure de sa bête et contre toute attente, s'acquitte avec application des tâches qui accompagnent la possession d'un animal de compagnie.
"Un certain populisme de gueule avec ses permanentes aux oreilles et ses mèches frisottées"
Quand Paul, le narrateur, rencontre la chienne pour la première fois, déjà rebaptisée Athena par Valentine (la chienne avait pour nom Cooky à la SPA de Gennevilliers), il lui trouve "un air à s'appeler Denise (…) un indéniable féminin dans ses façons, un certain populisme de gueule avec ses permanentes aux oreilles et ses mèches frisottées, l'humilité de son port, l'inné naturel se dégageant de son regard en chandelle". Valentine ne goûte pas particulièrement la suggestion, mais laisse courir.Par contre, l'enthousiasme que manifeste sa chienne à l'égard de Paul lors de la deuxième rencontre (de véritables effusions canines) la plonge dans l'accablement. Pourquoi la chienne s'entiche-t-elle à ce point de Paul ? Nul ne le sait.

Quelques temps plus tard, Valentine décide de quitter Paris pour un voyage avec son nouvel amoureux. Paul accepte alors d'accueillir chez lui le Bouvier. Commence alors une petite routine, trois sorties par jour, qui se limitent au pâté de maison ("Paris refuse le chien sans l'admettre, le statut n'est pas clair. Parcs, jardins, commerces, transports, la consigne est à l'interdit mais la ville a du remord") et pendant lesquelles Paul tente d'éviter autant que possible les heures de sortie des autres propriétaires de chiens, qui l'exposent à des "rencontres navrantes, toujours les mêmes".

La routine dure un an ("quatre cent mètres par sortie, à raison de trois balades quotidiennes, cela rendait un total de 440 kilomètres à l'année, dans le même pâté"). Quand s'annonce le retour de Valentine, Paul décide d'emmener Denise pour une virée de quatre jours au Ventoux. La dernière balade de cette escapade prend une tournure qui donne à la relation de Paul avec Denise, jusque-là installée dans une flegmatique routine, une dimension à la fois tragique et éternelle.


Description à la loupe sans anthropocentrisme
Michel Jullien ausculte la bête sans anthropocentrisme. Il n'en fait pas non plus un exercice de subjectivation, comme l'avait fait le romancier Soseki Natsume, dans "Je suis un chat", ou plus récemment Joy Sorman dans "La peau de l'ours". Il se propose d'explorer sans a priori l'animal, sa place dans le monde (la ville, nos rues, nos appartements, nos voitures, le Ventoux …), et ses relations aux hommes. Le romancier ausculte le chien, mais en profite aussi pour peindre ses contemporains (Valentine et Adèle Dessange, Eliette Cassegrain…), et les décors (Paris, le Ventoux, la gare d'Avignon TGV...), qu'il détaille avec la même ferveur que le canin personnage principal.

Rarement écrivain s'est penché avec une telle attention sur ce sujet : le chien, sa relation aux hommes, et inversement. Michel Jullien entreprend une exploration à la loupe, zoomant dans ce tableau qui embrasse tout autant les personnages, que les décors, que les accessoires, jusqu'à en apercevoir la cellule de base, le pixel. 

Ce roman extrêmement original l'est autant par son sujet que par l'écriture, une sorte de travail de marqueterie façon baroque, avec ce que cela peut avoir de biscornu. Une écriture qui oblige le lecteur à une attention sans relâche. Chaque détail compte, et en ôter un seul à l'édifice le fait inévitablement s'écrouler. Perdre une miette, c'est perdre le fil. Un fil qui conduit le lecteur vers une issue bouleversante.

"Denise au Ventoux" est en lice pour le Prix du Roman France Télévisions, qui sera décerné par un jury de téléspectateurs et annoncé dans la Grande Librairie du 23 mars 2017.
 
Laurence Mouot
Culturebox
 
 
Chienne de vie
Le style de Michel Jullien est d’une richesse peu égalée dans le paysage littéraire contemporain. Ici, entre humour et tragédie, il raconte la relation unissant un homme et un chien lors d’un périple qui n’aboutira à rien de moins qu’à l’expérience d’une révélation.
Une fausse simplicité
Denise, c’est le nom du bouvier bernois qui a jeté son dévolu sur Paul, employé de banque parisien. Paul a hérité provisoirement de la chienne après que sa maîtresse, la sœur dépressive d’une amie, s’en est séparée pour suivre un opportuniste néerlandais aux Etats-Unis. Avant le retour de la jeune femme, Paul profite d’un long week-end pour aller randonner sur le mont Ventoux avec Denise, qui souffre de « couardise urbaine ». L’intrigue paraît simple, mais détrompez-vous, elle est tout entière dans les détails. La partie parisienne du roman est férocement comique, parfois franchement burlesque, avec ce personnage hollandais spécialisé entre autres dans le commerce de trèfles à quatre feuilles. Et c’est peu dire que le chien de 43 kilos détonne sur les trottoirs lors des promenades rituelles, entre lesquelles il guette le bruit de la clé dans la serrure d’une chambre de bonne à peine plus grande qu’une niche. Davantage à la mesure de son gabarit, le mont Chauve offre son espace à l’ascension. Dans cette géographie à perte de soi, au milieu de la solitude du massif vauclusien, Paul ne décidera pas cette fois de l’itinéraire ni de la durée de la balade ; entre chemins pierreux et ravins, on grimpe, on glisse et on oublie le temps. La tragédie peut commencer.
Quelque chose de grand
Michel Jullien ne dévoile pas tout de suite son jeu, aimant nous semer dans les chemins de traverse, poser des jalons dont on comprend, à la toute fin, qu’ils étaient précieux pour se hisser au faîte du mystère. Peu à peu, le récit se dépouille, âpre et sec, laissant apparaître l’essentiel d’une réalité détachée de tout, dans un hors-temps où le mouvement s’arrête et la contemplation advient. Ce roman délicat à deux versants, écrit dans une langue travaillée en profondeur, nous relie à l’ordre des choses grâce à l’amour sans partage de cette pauvre bête de Denise, guide des sommets splendides.
 
Aline Sirba
Onlalu
 

Un homme, un bouvier bernois femelle, Paris et la Provence, et infiniment davantage pourtant.


La chienne en vérité se moquait de la toponymie comme des altitudes, des pentes et des plats, des sentes, des lames calcaires serties en palissade autour de Buis, des sœurs dentelles de Montmirail, des cotes et des panoramas, tant qu’elle courait, en joie de gueule, d’exhalaisons, en joie de queue, de soif pour une flaque où laper à pleines dents – et quand elle boit de la sorte, très pochetronne, des mufflées d’affilée, c’est alors que ses dents feraient le mieux croire à une méchanceté dont elle est loin. Et si ce soir pâmée de torpeur entre ses trois coussins Denise au canapé sa vautrait comme une espèce de madame Récamier à l’envers, d’Olympia évanouie, s’étouffant de sommeil, c’est qu’elle rentrait ivre des grandes terres, d’une bambée comme jamais elle n’en avait connue car, en plus des distances, des bonds et des galops, nulle part de tout le jour elle n’avait senti l’homme à part moi, cette essence usuelle à sa truffe, disparue, on eût dit qu’elle s’en grisait, du manque.
Plus j’avance dans l’œuvre de Michel Jullien, plus je me dis qu’il y a bien là une magie très particulière en action. Alors que je me considère comme un lecteur plutôt rétif aux « sujets » très circonscrits, il a ainsi réussi à m’enthousiasmer successivement pour les tribulations du responsable d’un atelier parisien de copie de manuscrits en 1370 (« Esquisse d’un pendu », 2013) et pour la vie d’un mécanicien auto crétois, spécialisé dans les camions, pêcheur amateur et sourd-muet de surcroît (« Yparkho », 2014), avant de largement me convaincre, à nouveau, avec ce « Denise au Ventoux » (2017, toujours aux éditions Verdier) focalisé sur un bouvier bernois et sur son maître, sur leurs promenades en ville et en campagne, et sur les circonstances de leur relation. Denise le chien ne sert pourtant ici ni de prétexte rusé et cacophonique au bilan d’une vie, comme chez le John Fante de« Mon chien Stupide », ni de bouée de sauvetage d’une enfance orpheline dans la montagne, comme chez la Cécile Aubry de« Belle et Sébastien » (même si les pentes du mont Ventoux arpentées de concert par le maître et son chien prendront ici à l’occasion un petit air de Grand Baou issu des Alpes de Haute-Provence voisines) : l’alchimie qui opère ici à la lecture en est beaucoup plus mystérieuse, et repose certainement avant tout sur un étrange et millimétré maniement du langage, sur le choix minutieux des registres pouvant insidieusement se juxtaposer à l’intérieur d’une même longue phrase, sur les esquisses parallèles et justement haletantes d’un rythme et d’un souffle.
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L’homme qui promène son chien dans les grandes villes hérite d’un étrange statut de marcheur. Il n’a rien d’un passant. Ceux-là traversent le paysage de là à là, lui tourne en rond au pied des mêmes immeubles, astreint au surplace ; il le sait au fond de lui-même, sa mine le dit, ses sorties sont dévolues à la bête, il s’en acquitte, il n’est sorti que pour ça tandis qu’autour de lui vont des passants, des gens qui marchent pour eux. On dit promenerson chien mais ce n’est pas tout à fait un promeneur non plus, ses voyages s’accomplissent sous la contrainte, par habitude, ils sont peu consentis, mal aimés après un certain nombre de mois. Pas non plus un badaud, un flâneur ; la balade est comptée, il n’a pas son temps ni la fantaisie de s’écarter du trajet, d’aller comme il le voudrait, d’abandonner subitement ses plans, de changer d’itinéraire, d’interrompre son cheminement pour un autre, de relâcher autrement que pour les brèves haltes lorsque l’animal en réclame, de plot en plot, seule occasion d’arrêt dont il ne décide pas, au mouchard des crottes. Il n’a en vérité qu’un seul credo, achever le tour et rentrer, lui et sa bête revenus des beaux horizons d’une sortie. Le promeneur de chien des villes se démarque des foules, ses poursuites pédestres ont comme un pas d’écart, il piétine, hors flux, voué à des boitillements de quartier, le bras tiré en avant vers la terre, lesté par la laisse. Avec la régularité de ses sorties et ses fréquents arrêts, avec ses tournées invariables, minutées, il pourrait faire penser aux facteurs (en plus de son métier le facteur est une espèce d’horloge laïque), mais le préposé des postes avec sa sacoche a tout d’une figure publique, communautaire, souvent saluée, capable de déroger à son grand ministère pour vous accorder une petite faveur citoyenne tandis que le promeneur de chien relevant d’autres chandelles sur la chaussée porte sur lui le sceau d’une individualité catégorique.
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À partir de ce noyau dur et presque insensé, de cette cellule proto-familiale endurcie que forment le bouvier bernois et le narrateur, avec le concours jamais fortuit – contrairement aux apparences éventuelles – d’une relieuse artisanale de haut vol, de sa sœur dépressive, d’un semi-escroc néerlandais féru de Van Gogh et de théâtre d’ombres alcoolisées, et d’une veuve provençale robuste et nostalgique, l’auteur tisse un récit curieusement comique et résolument poignant, délectable et songeur.
Denise et moi quittâmes Paris sans grands effets, deux sacs à petit fourniment. La compagnie des trains accorde aux chiens une place singulière : ils paient leur billet sans avoir de siège, ce qui fait d’eux des demi-bagages et des demi-passagers, ni l’un ni l’autre, quelque chose d’hybride. Le prix est en fonction de leur masse. Dans le cas de Denise, il en coûtait la moitié d’un billet plein tarif. Les chiens compostent puis, muselés, se placent comme ils peuvent sous les sièges, là où s’effleurent les jambes des usagers. À mes pieds, le grand corps du bouvier n’y tenait pas, un peu de sa salive moussant par-dessus les coutures de sa muselière, s’épongeant sur la moquette du rapide, son fessier réchauffant les souliers de mon voisin, le contraignant à ne pas étendre plus loin ses jambes. Homme courtois, quoique attaché à ne rien céder de ses aises, s’efforçant avec nombre signes de rendre manifeste l’extrême limite de sa philanthropie, si bien que je me résignai à ranger Denise autrement, la poussant dans la travée centrale, là où passent les gens avec d’énormes bagages à roulettes bien après que le train a démarré, quand il va déjà à plein régime. Elle encombrait, incontestablement, étendue dans le couloir, neutralisant le flux. Je la poussais chaque fois au passage des grandes valises, elle se relevait d’un coup de rein comme font les chameaux du désert avant qu’elle ne replonge entre mes jambes pour s’époiler contre celles du voisin. Elle avait cette gaine de cuir à la gueule, pour moi le poignet garrotté par la laisse, nous allions aux forêts du Vaucluse.
Derrière cet homme et ce chien, il y a infiniment davantage dans ces 130 pages, et notamment une intrigue dont on ne révèlera bien entendu rien. Toujours surprenant, extrayant d’étonnantes sensations fortes de l’apparemment anodin, Michel Jullien trace ici, à nouveau, l’un des sillons les plus excitants de notre littérature contemporaine, prenant comme un malin plaisir à déjouer les attentes, à se saisir de l’improbable pour opérer sa mystérieuse prestidigitation.
 
Charybde2
 
 

DENISE A DE LA GUEULE

Par Virginie Bloch-Lainé

Michel Jullien célèbre un compagnonnage au mont Ventoux.

Avec un titre pareil, Denise au Ventoux, à quoi s’attendre ? Pas à un tel style, précis dans ses nombreuses descriptions, comptant des mots rares et jamais précieux. On ne s’attend pas non plus à ce que Denise au Ventoux nous saisisse d’émotion à ce point. Peut-être parce que Denise est un prénom d’une joyeuse désuétude. Or, sans aucun sentimentalisme, Michel Jullien, écrivain, éditeur et connaisseur de montagnes, raconte une histoire humaine et canine qui ne finit pas dans la gaieté. Paul, le narrateur, n’est pas un homme à chiens et ce n’est pas la moindre de ses qualités ; il fuit les êtres croisés à l’occasion des promenades de Denise, eux qui le reconnaissent «comme un prochain». La chienne n’est même pas la sienne mais seulement son hôte provisoire. Il s’en occupe depuis un an lorsque débute le roman. Femelle bouvier bernois (imaginez une grande chienne si vous ne connaissez pas les chiens), Denise appartient à Valentine. Les noms sont importants. Paul a rencontré Valentine en fréquentant l’atelier de reliure dans lequel elle travaille avec sa sœur.
Valentine habite une chambre minuscule à Paris. Tout est petit chez Valentine : «évier nain», petit fourbi, garde-robe en petit tas. Etant «mal campée en elle-même comme en ce monde», Valentine «se prostrait de période en période, gagnée d’asthénie». Pour l’encourager à mettre le nez dehors, Adèle, sa sœur cadette, lui offre la chienne. Le roman est l’histoire d’une femme vulnérable et de sa béquille plus vulnérable encore, Denise. Dans l’atelier de reliure, Valentine rencontre Joop Van Gennep. Ce fat vient des Pays-Bas ; il se comporte en pacha de conte fantastique : aux sœurs, il confie un exemplaire des Sept Piliers de la sagesse de T. E. Lawrence pour lequel il demande «une reliure plein sable, pas n’importe lequel, celui du désert du Sinaï». Gennep revient plus souvent que nécessaire dans la boutique : «il en pinçait moins pour l’aînée qu’il se flattait qu’elle s’entiche de ses épopées, buvant ses racontars, ses fantaisies». Une fois le sable arrivé du Moyen-Orient, le livre relié et Valentine emballée, Gennep embarque cette femme instable pour un voyage outre-Atlantique. Elle part sans l’animal, confié à Paul. Il s’intéresse alors à l’essence canine, mais sans gâtifier : «Les chiens ont un talent de la fatigue», observe-t-il par exemple. Il rebaptise la chienne Denise, lui trouvant «un certain populisme de gueule avec ses permanentes aux oreilles et ses mèches frisottées».Puis lorsqu’arrive le jour des retrouvailles avec Valentine rentrée des Etats-Unis sans le pacha, Paul en guise de voyage d’adieu emmène Denise au Ventoux.
L’ascension du mont et la promenade dans le Vaucluse nous séduisent. Mais c’est un tout, une diversité qui rend le livre si beau : son réalisme percé de burlesque ; l’humour mélancolique de Paul, employé de banque à la biographie passée sous silence ; l’ironie tragique enfin qui frappe la chienne. Valentine l’avait gratifiée d’un nom de déesse grecque en la recevant : Athéna.

Virginie Bloch-Lainé
 
 
 

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