La chambre bleue
RENÉ FRÉGNI
LE 1ER DÉCEMBRE 2021
Les voyages de Gulliver commencent par cette arrivée à Carpentras, sous un ciel limpide et glacé de fin novembre. Dans la chambre bleue de l’Hôtel du Fiacre, une belle dame du XVIIIème, fort décolletée et debout jusqu’au plafond me regarde déposer mes bagages. La fenêtre plonge dans une cour pleine de merles, de mésanges, de feuilles rousses et de fantômes qui circulent entre les roues de voitures à chevaux.
Le lendemain je rencontre dans le lycée Louis Giraud des élèves qui m’attendent depuis un an, leurs questions n’ont pas vieillies. Le CDI est un bistrot qui sent le café, l’amitié et le hasard. Je suis jeune et nous rions de tout. Ils ne voient pas mes cheveux gris. Le soir j’erre dans le labyrinthe blanc d’un ancien hôpital devenu la plus extraordinaire des bibliothèques, dans d’introuvables sous-sols quelques dizaines de fanatiques de mots et de voyages font cercle autour de nous pour oublier l’hiver, les virus,les infos et la peur. Le jour suivant je repars vers un nouveau lycée, Fabre, où une autre jeunesse m’attend pour me demander ce que nous mettons dans nos livres.
Dans mes livres je ne mets que la vie, la vie que je percute sur les routes, le long des
rivières, dans le mystère des forêts, le fracas des villes. Nous ne parlons que d’amour, d’amitié, de peurs, de désirs, d’ombre et de lumière, de notre voyage stupéfiant entre le bien et le mal vers ce que nous serons capables de préserver de cette immense beauté qui nous fut brutalement offerte.
Je n’ai plus l’âge de biaiser avec l’essentiel, ces jeunes le sentent, ils foncent tête baissée vers le désir et la peur.
J’aime ces voyages de Gulliver, ils font passer sur la ville un souffle d’intelligence et
d’humanité. Je reviendrai bien volontiers parler des nuits entières avec la belle dame bleue de l’Hôtel du Fiacre, pendant quelques jours j’oublierai le temps et la rapacité des hommes.