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>Catégorie : 2018


L'ascension du Mont Ventoux

Pétrarque cité par Bernard Mondon  /. Esprit des lieux
 

J'ai fait aujourd'hui une ascension sur la plus haute montagne de cette contrée que l'on nomme avec raison le Ventoux, guidé uniquement par le désir de voir la hauteur extraordinaire du lieu. Depuis plusieurs années je nourrissais ce projet, car, dès mon enfance, comme vous le savez, j'ai été mené dans ces lieux par le destin qui mène les choses humaines. Cette montagne, que l'on découvre au loin de toutes parts, est presque toujours devant les yeux. Je résolus de faire en ce que je faisais journellement, d'autant plus que la veille, en relisant l'histoire romaine de Tite-Live, j'étais tombé par hasard sur le passage où Philippe, roi de Macédoine, celui qui évita la guerre au peuple romain, gravit le mont Hémus en Thessalie, du sommet duquel il avait cru, par ouï-dire, que l'on apercevait deux mers : l'Adriatique et l'Euxin. Est-ce vrai ou faux ? Je ne puis rien armer, parce que cette montagne est trop éloignée de notre région, et que le dissentiment des écrivains rend le fait douteux. Car pour ne point les citer tous, le cosmographe Pomponius Méla déclare sans hésiter que c'est vrai; Tite-Live pense que cette opinion est fausse. Pour moi, si lexploration de lHémus m'était aussi facile que la été celle du Ventoux, je ne laisserais pas longtemps la question indécise. Au surplus, mettant de côté la première de ces montagnes pour en venir à la seconde, j'ai cru qu'on excuserait dans un jeune particulier ce qu'on ne blâme point dans un vieux roi. Mais quand je songeais au choix d'un compagnon, chose étonnante, pas un de mes amis ne parut me convenir sous tous les rapports. Tant est rare, même entre personnes qui s'aiment, le parfait accord des volontés et des caractères! L'un était trop mou, l'autre trop actif; celui-ci trop lent, celui-là trop vif; tel trop triste, tel trop gai. Celui-ci était plus fou, celui-là plus sage que je ne voulais. L'un merayait par son silence, l'autre par sa turbulence; celui-ci par sa pesanteur et son embonpoint, celui-là par sa maigreur et sa faiblesse. La froide insouciance de l'un et l'ardente activité de l'autre me rebutaient. Ces inconvénients, tout fâcheux qu'ils sont, se tolèrent à la maison, car la charité supporte tout et l'amitié ne refuse aucun fardeau; mais, en voyage, ils deviennent plus désagréables. Ainsi mon esprit dicile et avide d'un plaisir honnête pesait chaque chose en l'examinant, sans blesser aucunement l'amitié, et condamnait tout bas tout ce qu'il prévoyait pouvoir devenir une gêne pour le voyage projeté. Bref, à la fin je me tourne vers une assistance domestique, et je fais part de mon dessein à mon frère unique, moins âgé que moi et que vous connaissez bien. Il ne pouvait rien entendre de plus agréable, et il me remercia de tenir a près de lui la place d'un ami en même temps que d'un frère.