APPRENDRE A LIRE QUAND ON EST ESCLAVE

Jeudi 8 Avril 2021
APPRENDRE A LIRE QUAND ON EST ESCLAVE
Très peu de temps après mon arrivée chez M. et Mme Auld, cette dernière entreprit très aimablement de m’enseigner l’alphabet. Après quoi, elle m’apprit à épeler des mots de trois ou quatre lettres.

J’en étais là de mes progrès lorsque M. Auld découvrit ce qui se passait et interdit sur le champ à Mme Auld de m’instruire davantage en affirmant notamment qu’il était illégal et dangereux d’apprendre à lire à un esclave.

Il ajouta ces mots que je cite : « Donnez-en long comme le doigt à un nègre, il en voudra long comme le bras. La seule chose qu’un nègre doit savoir c’est obéir à son maître – faire ce qu’on lui dit de faire. L’instruction gâterait le meilleur nègre du monde. Si vous apprenez à lire à ce nègre (il parlait de moi), il ne sera pas possible de le garder. Cela le rendrait pour toujours inapte à l’esclavage. Il deviendrait aussitôt indocile et perdrait toute valeur pour son maître. Quant à lui-même, l’instruction ne lui serait d’aucun bénéfice et ne pourrait que lui nuire. Elle le rendrait mécontent et malheureux. »

Ces paroles pénétrèrent profondément dans mon cœur, y remuèrent des sentiments dormants et firent naître une toute nouvelle suite d’idées. C’était une révélation, neuve et particulière, qui expliquait certaines choses obscures et mystérieuses auxquelles mon jeune esprit s’était attaqué, en vain. Je comprenais désormais ce qui m’était demeuré une insondable énigme : le pouvoir de l’homme blanc à réduire l’homme noir en esclavage. Le succès était beau et j’en fis grand cas. De cet instant, je compris le chemin de l’esclavage à la liberté. C’était justement ce que je cherchais et je l’obtins quand je m’y attendais le moins. Et si la perspective de perdre l’aide de ma bonne maîtresse m’attristait, la leçon inestimable que mon maître m’avait fournie accidentellement me réjouissait.

[...] Ce qu’il redoutait par-dessus tout, je le désirais par-dessus tout. Ce qu’il aimait par-dessus tout, je le haïssais par-dessus tout. Ce qui, pour lui, était un grand mal dont il fallait soigneusement se prémunir, devint pour moi un grand bien qu’il fallait rechercher avec diligence ; l’argument invoqué avec tant de passion contre mon apprentissage de la lecture ne servit qu’à m’inspirer le désir et la détermination d’apprendre. Si j’ai appris à lire, je le dois presque autant à l’opposition acharnée de mon maître qu’au secours aimable de ma maîtresse. Je reconnais le bénéfice des deux.

À partir de là, je fus très étroitement surveillé. Si je restais seul dans une pièce un peu longtemps, on me soupçonnait immanquablement d’avoir un livre et l’on me demandait aussitôt des comptes. Mais il était trop tard. Le premier pas avait été franchi. En m’apprenant l’alphabet, ma maîtresse m’en avait donné long comme le doigt et aucune précaution ne pourrait m’empêcher d’en prendre long comme le bras.

Le plan que je suivis, et celui qui me réussit le mieux, fut de me lier d’amitié avec tous les petits garçons blancs que je rencontrais dans la rue. J’en convertissais le plus grand nombre possible en professeurs. Grâce à leur aimable concours, obtenu en diverses circonstances et en divers lieux, je finis enfin par apprendre à lire. Lorsqu’on me chargeait d’une commission, j’emportais toujours mon livre avec moi et, en me pressant sur une partie du chemin, je trouvais le temps de recevoir une leçon avant de rentrer. J’avais aussi pris l’habitude de me munir de pain, qui était toujours en quantité suffisante dans la maison et dont je pouvais me servir à volonté ; j’étais en effet mieux loti à cet égard que beaucoup d’enfants blancs et pauvres de notre voisinage. Ce pain, je le distribuais aux petits garnements affamés qui, en retour, m’offraient le pain plus précieux de la connaissance. Je suis fortement tenté de citer les noms de deux ou trois de ces petits garçons, en témoignage de ma gratitude et de mon affection ; la prudence me l’interdit cependant ; non que je risque d’en souffrir, mais cela pourrait les mettre dans l’embarras ; car c’est un délit presque impardonnable dans ce pays chrétien d’apprendre à lire à des esclaves.

C’est vers cette époque que je mis la main sur un livre intitulé The Columbian Orator (L’Orateur américain, recueil de discours, de dialogues et de poèmes publié en 1797 et qui servait de manuel d’éloquence au début du XIXe siècle). Dès que je le pouvais, je lisais ce livre. Entre autres choses intéressantes, j’y trouvai un dialogue entre un maître et son esclave. L’esclave s’était enfui trois fois. Le dialogue représentait leur conversation lorsque l’esclave avait été repris pour la troisième fois. Le maître y avançait les arguments en faveur de l’esclavage et l’esclave les réfutait tous. L’ouvrage prêtait à l’esclave des propos brillants et saisissants dans ses réponses au maître – propos qui produisaient l’effet désiré bien qu’inattendu puisque la conversation aboutissait à l’émancipation volontaire de l’esclave par le maître. Dans le même livre, je tombai sur l’un des grands discours de Sheridan en faveur de l’émancipation catholique. C’étaient de précieux documents pour moi. Je les relisais sans cesse avec un intérêt qui ne faiblissait pas.

Comment apprendre à écrire ? L’idée me vint dans le chantier naval de Durgin et Bailey, à force de voir les charpentiers qui avaient taillé et préparé une pièce de bois y inscrire le nom de la partie du navire à laquelle elle était destinée. Lorsqu’une pièce était fabriquée pour le côté bâbord, on la marquait d’un « B ». Lorsqu’une pièce était destinée au côté tribord, on la marquait d’un « T ». Pour le devant de bâbord, on marquait « B.D. ». Pour le devant de tribord « T.D. ». Pour bâbord arrière, « B.A. ». Pour tribord arrière « T.A. ». J’appris bientôt le nom de ces lettres et ce qu’elles voulaient dire lorsqu’elles étaient écrites sur un morceau de bois dans le chantier naval. Je me mis aussitôt à les copier et je fus rapidement capable de tracer ces quatre lettres. Par la suite, quand je rencontrais un garçon qui savait écrire, je lui disais que j’étais capable d’écrire aussi bien que lui. Il me répondait invariablement « Je ne te crois pas. Essaie donc. » Je traçais alors les quatre lettres que j’avais eu la chance d’apprendre et lui demandais de faire mieux. Je reçus ainsi de nombreuses leçons d’écriture que je n’aurais peut-être jamais obtenues autrement.

Mon cahier d’écriture, à cette époque, était la palissade en bois, le mur de brique, le pavé ; ma plume et mon encre un morceau de craie. C’est avec eux que j’ai appris les rudiments de l’écriture.

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