ARIANE MNOUCHKINE

Lundi 1 Novembre 2021
ARIANE MNOUCHKINE
Avec le Théâtre du Soleil, la metteuse en scène de 82 ans continue de réparer notre monde brisé par la grâce de ses formidables utopies. Toujours remontée contre le gouvernement pour sa gestion de la pandémie, elle n’en cultive pas moins l’art de la joie, la joie de l’art… et revient aujourd’hui, avec “L’Île d’Or”, sur son amour pour le Japon.
 
En 1964, Ariane Mnouchkine fonde le Théâtre du Soleil. En 1970, elle s’installe aux portes de Paris, à la Cartoucherie, dans une ancienne fabrique d’armement. C’est là, au cœur du bois de Vincennes, que cette créatrice d’utopies mène sa quête : partager avec le public sa vision lucide mais jamais désespérée du monde dans lequel nous vivons. Son théâtre se veut exigeant et il l’est. Mais il n’oublie pas de rester généreux, émouvant, joyeux et populaire. En 2019, Ariane Mnouchkine a d’ailleurs vu son travail salué au Japon par le prix Kyoto, décerné par la Fondation Inamori à des personnes œuvrant au bien de l’humanité. À la clé, 800 000 euros, intégralement reversés au Théâtre du Soleil alors qu’elle aurait pu garder la somme pour elle. Cela a permis à la troupe de traverser sans trop de dégâts plus d’une année de confinements. Après avoir servi Eschyle, Euripide, Shakespeare, Molière, cette artiste entièrement dévouée à son lieu a fait de l’écriture collective son viatique. Les histoires qu’elle met en scène, avec l’appui de ses complices, l’écrivaine Hélène Cixous et le compositeur Jean-Jacques Lemêtre, s’inspirent des récits de ses acteurs. Leurs improvisations nourrissent de vastes et épiques fresques humaines. Plus que jamais, Ariane Mnouchkine veut réparer par l’art et la beauté ce qui, en nous, est abîmé. Il y a de quoi faire. Mais elle fait confiance au théâtre. Elle en connaît les mystères et la puissance salvatrice. Elle les a éprouvés alors qu’elle avait 23 ans, à l’occasion d’un long voyage au Japon. L’Île d’Or, sa dernière création, revient vers cette source fondatrice. Comme une dette dont elle s’acquitterait envers ce pays auquel elle doit tant. À 82 ans, Ariane Mnouchkine n’est pourtant pas nostalgique. Au contraire. Elle habite le présent et elle prépare l’avenir.
 
Comment la vie a-t-elle repris au Théâtre du Soleil après cette longue séquence Covid ?
En vérité, la vie du théâtre n’a pas eu à reprendre car elle ne s’est jamais vraiment arrêtée, sauf brièvement. Nous devions commencer à répéter L’Île d’Or le 17 mars 2020, le jour même où débuta le premier confinement. Nous avons fait comme tout le monde. Mais pendant ce temps, nous n’avons pas cessé de nous parler par visioconférence. Le 11 mai, fin du confinement, les techniciens sont revenus au théâtre avec moi et nous avons aménagé le lieu avec le plus de bon sens possible pour éviter les contaminations. En dépit des préconisations imbéciles du gouvernement, nous fabriquions déjà nos propres masques. Nous avons acheté des tentes pour manger dehors, été comme hiver, qu’il pleuve ou qu’il vente. Le 18 mai tout était prêt. Les comédiens ont pu revenir et nous avons commencé à travailler. Sur les soixante-quinze personnes que compte la troupe, seules trois ont été malades. Nous avons eu de la chance, malgré tout.
“ Être une collectivité pendant le Covid a été salvateur. Nous avions un bien commun : le théâtre.”
 
Quelles traces le Covid a-t-il laissées dans la troupe ?
En ce qui me concerne, je suis tombée vraiment malade au tout début du confinement. Certains ont vécu de très longues et inquiétantes séparations. D’autres ont subi de vrais deuils. D’ailleurs, nous sommes tous encore endeuillés. La France est endeuillée. Cent soixante mille morts, ce n’est pas rien. Ils sont nous. Mais être une collectivité pendant le Covid a été salvateur. Nous avions un bien commun : le théâtre.
 
Avez-vous besoin de parler, ensemble, de cette période ?
Je crois que tout le monde y pensait et y pense encore tout le temps. Mais au travail, le théâtre nous soulève littéralement. Tel est le privilège des gens qui font un métier choisi plutôt que subi. Toutes proportions gardées, je peux dire qu’il y a eu des moments où nous avons un peu eu l’impression de travailler en temps de guerre. Avec, en tête, la conscience aiguë de notre chance : nous avions un lieu et du temps.
 
Redoutez-vous une désaffection du public ?
D’habitude, je chasse le public de ma pensée jusqu’à la dernière semaine avant la première. Je me substitue à lui car je pense que si j’aime et comprends ce que je vois, le public aimera et comprendra ce qu’il voit. Et inversement. Mais pendant les répétitions de L’Île d’Or, je pensais obsessionnellement aux spectateurs : qu’avaient-ils vécu, eux ? que vivaient-ils ? comment se remettraient-ils de tout ça ? Certains ne seront plus au rendez-vous. Parce qu’ils seront morts ou trop affaiblis, ou encore parce qu’ils n’en auront plus l’envie. J’ai peur de leur fatigue et de leur tristesse. Cela fait presque deux ans qu’on nous demande, non, qu’on nous ordonne de rester chez nous. Deux ans qu’on nous dit que dehors, tout, absolument tout est dangereux. La maladie, le terrorisme, les tendres effusions, les écoliers. Certains clament même que le remède est dangereux ! Bref, l’Autre est dangereux. J’ai toujours trouvé miraculeux que des gens prennent le métro après le travail et traversent les bois de Vincennes pour venir nous voir. Cette fois, le miracle sera double. Triple.
“Certains de nos spectateurs ont tenu la France à bout de bras. Pensent-ils toujours que le théâtre va leur faire du bien et qu’il leur donnera des forces ?”
 
Faut-il, plus que jamais, prendre soin de ce public ?
Bien sûr ! Cette pandémie est mauvaise, humainement mauvaise. C’est une peste qui tue mais qui, aussi, répand la terreur, attise la défiance, le ressentiment, les haines, ranime le besoin millénaire d’un bouc émissaire. Elle nous teste aussi. Face à elle, qu’allait-il rester de notre humanité ? Et pourtant, des millions de personnes ont réussi à sauvegarder l’être humain en elles. Les soignants ont travaillé jusqu’à épuisement, les agriculteurs ont continué à travailler la terre et à élever leurs bêtes pour un revenu de misère, les routiers ont acheminé la nourriture, les ordures ont été ramassées… et presque toujours les enfants, éduqués. Ce n’est pas le cas partout dans le monde. Ici, beaucoup de gens ont tenu la baraque. Nos spectateurs, une partie d’entre eux, ont tenu la France à bout de bras. Pensent-ils toujours que le théâtre va leur faire du bien et qu’il leur donnera des forces ? Se rappellent-ils sa vertu thérapeutique ?
 
Est-ce que L’Île d’Or leur propose de s’éloigner d’un réel très agressif ?
Nous ne sommes pas dans l’évitement. La représentation se nourrit de tout ce qui s’est passé pendant la pandémie. Le sujet de L’Île d’Or n’est en aucun cas la maladie mais elle est évidemment présente et suinte dans le spectacle. Ces volets de fer qui viennent de se refermer sur les femmes afghanes, donc sur nous aussi, pouvions-nous les ignorer ? Un quart des acteurs du Soleil sont afghans. Nous sommes poreux au fracas du monde. En dépit de tout cela, et même si nous ne l’avons pas sciemment décidé, il se peut que L’Île d’Or soit un spectacle-oasis. Il ne devrait pas être ressenti comme agressif. Mon ambition pour le Théâtre du Soleil a toujours été que nous y soyons heureux. Être heureux pour pouvoir rendre heureux. C’est en cela que le théâtre est thérapeutique. La catharsis transforme en bonheur charnel ces sentiments épouvantables que l’on voit surgir sur la scène. Pour moi, toutes nos créations sont des mystères. Celle-ci l’est particulièrement. Plutôt que les traversées océaniques que sont, d’habitude, nos répétitions, cette fois-ci j’ai plutôt l’impression de naviguer sur un lac lové au sein d’un cratère. Un de ces lacs sulfureux dont il ne faut pas respirer les vapeurs toxiques. Nous avons navigué sur une eau dans laquelle nous ne devions surtout pas tomber. Il n’empêche que ses effluves nous imprègnent.
 
Quelle place tient le Japon dans la représentation ?
L’Île d’Or est une déclaration d’amour, humoristique, à la culture japonaise. De la même manière qu’Une chambre en Inde était une déclaration d’amour à ce pays.
“Chaque jour, je cours après le théâtre. Chaque jour, je suis inquiète qu’il ne revienne pas.”
 
À 23 ans, vous avez vu au Japon un acteur de taishu engeki (« théâtre du peuple »). Cette scène est-elle fondatrice de votre lien au théâtre ?
Oui. En voyant cet acteur dont je ne saurai jamais le nom, j’ai vu le dieu du théâtre. Cette apparition, je dirais presque cette révélation, est indescriptible. On comprend alors que le théâtre n’est pas dans nos têtes mais qu’il s’agit de quelque chose de très particulier après quoi nous courons tous. Chaque jour, je cours après le théâtre. Chaque jour, je suis inquiète qu’il ne revienne pas. Pourquoi cette scène qui, hier, semblait quasi céleste, retombe-t-elle aujourd’hui si lourdement au sol ? Où a-t-elle disparu, cette indispensable « vie de plus que la vie » qui ce matin jaillissait devant nous ? Parfois il me faut dire aux comédiens « Arrêtons, je ne vois que ce que je vois. » Que faut-il pour que je voie plus que ce que je vois ? À quel moment le spectateur reconnaît-il quelque chose qu’il n’avait jamais vu. Exactement comme j’ai moi-même, à 23 ans, reconnu dans cet acteur japonais quelque chose que je n’avais jamais vu. La dette que j’ai envers le Japon est incommensurable.
 
Dette, c’est un mot qui est fort…
J’ai beaucoup de dettes. Très nombreuses sont ces fontaines auxquelles je suis allée boire. Rares sont celles qui se sont refusées. Les vraies fontaines, c’est-à-dire les maîtres, hommes et femmes, ces savants, ces sages, ceux qui ont vraiment quelque chose à transmettre le transmettent avec volubilité, joie et confiance. Il nous faut évidemment être dignes de cette confiance. Kinué Oshima, actrice de nô qui a réussi par deux fois à nous rejoindre à Paris, vient maintenant au Soleil, par vidéo, semaine après semaine, poursuivre l’initiation des acteurs à deux morceaux de nô. Avec une simplicité lumineuse, sans tabou maniéré, elle les guide et les encourage aussi énergiquement que si elle était entraîneuse de foot. La troupe n’a pas pu se rendre au Japon. Nous avons dû faire le deuil de ce voyage. Un deuil parmi tant d’autres. Il y a eu celui, terrible, des mères, des frères, des grands-parents qui sont morts. Le deuil de ce temps si long (presque deux ans !) où nous n’avons pas vu nos amis. Celui des projets qui n’ont pu être menés à bien. Comment ont tenu ceux qui n’ont ni subvention ni lieu ? Beaucoup d’artistes prêts à jouer ont dû renoncer, beaucoup de personnes ont fermé boutique et se sont comme évanouies dans la brume. Nous ne voulions surtout pas faire un spectacle qui ajouterait de la lourdeur à des douleurs déjà écrasantes. Ce n’est pas cela, notre métier. Nous voulons soulever, pas accabler. Je disais que notre spectacle est peut-être un spectacle-oasis. Une oasis est un petit miracle au milieu des plus cruels déserts. Elle est inexpliquée. L’art, lui aussi, est inexplicable. Comment un bruit devient-il une note ?
”Le Théâtre du Soleil est un groupe humain ondoyant et divers. Parfois une oasis, parfois une forteresse ou une auberge.”
 
Le Théâtre du Soleil est-il cette oasis ?
Le Théâtre du Soleil est un groupe humain ondoyant et divers. Parfois une oasis, parfois une forteresse ou une auberge. Il est des moments où il est une petite fabrique obsessionnelle et dévoratrice. Enfin, il est aussi une école. Nous avons cette année accueilli une soixantaine de stagiaires, surtout des jeunes femmes, toutes plus formidables les unes que les autres, courageuses, talentueuses, gourmandes d’expériences et de savoir.
 
Qu’est-ce qui précipite la jeunesse dans vos murs ?Restons modeste. Il y avait peu de stages possibles ailleurs en raison de la maladie. Mais il est vrai que beaucoup de jeunes nous rejoignent parce qu’ils savent que l’endroit n’est pas pathologiquement institutionnalisé. Et peut-être parce que la confiance fait partie de notre méthode. Il n’est pas habituel qu’on donne si vite aux jeunes l’initiative et la responsabilité des tâches à accomplir, quitte à les engueuler si le travail est mal fait. Et les féliciter dans le cas inverse.
Abonné Ariane Mnouchkine : “Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants” Rencontre Joelle Gayot
 
Et vous, qui vous a fait confiance ?
Mon père, producteur de cinéma, en premier lieu, et tant d’autres après lui. Et puis surtout celles et ceux avec qui je travaille et qui ont ce courage. Car je vous assure qu’il faut beaucoup de courage et de ténacité pour, comme le font les comédiens, continuer à me faire confiance dans ce qui peut leur paraître parfois une très, pour ne pas dire une trop longue errance. Si vous me le permettez, je voudrais ouvrir une parenthèse. En France, nous le savons, tout le monde le dit et l’écrit, la confiance est moribonde et règne la défiance. Il y a mille raisons à cela et mille responsables. Un exemple, tout récent, et qui pourtant n’a fait réagir personne. Alors qu’il a tabassé un homme au vu et au su de tout le monde, Alexandre Benalla écope de dix-huit mois avec sursis. Ce type, qui se déguise en flic de mauvaises séries et qui, tel un tchetnik serbe en Bosnie, s’offre une partie de chasse aux manifestants et roue de coups un concitoyen sous les yeux sidérés de la France entière, ce type ne va pas faire un jour de prison ferme !? C’est une décision incompréhensible, pernicieuse et qui sape la confiance en la justice, car cette justice-là est inquiétante. Oui, je critique une décision de justice. Il n’est écrit nulle part que nous n’avons pas le droit de le faire.
“Je refuse que la haine soit considérée comme le seul carburant du progrès social.”
 
Le plateau sera-t-il peuplé de héros de bonne volonté ?
Il y en aura, en tout cas. Dès la première scène, la maire de l’île affirme sa résistance. En tremblant, mais haut et fort, elle affirme que la beauté et l’art sauveront le monde. Or je pense qu’il ne peut pas y avoir de beauté sans bonne volonté et sans bienveillance. Et puis je refuse que la haine soit considérée comme le seul carburant du progrès social. Cette façon de penser m’est étrangère.
 
Au théâtre, et dans L’Île d’Or, tentez-vous de restaurer des valeurs foulées aux pieds dans la société ?
Je ne crois pas que le théâtre soit là pour « rétablir » des valeurs.
“Il suffit parfois d’un travail bien fait pour rappeler de nombreuses valeurs : l’amour du beau geste, l’honnêteté, la générosité, le respect de l’autre...”
 
Le mot valeur vous paraît donc surfait ?
Il n’est pas surfait, il est galvaudé. Nous devons nous réapproprier ces mots si mal utilisés. Mais je suis de celles et ceux qui pensent qu’il suffit parfois d’un travail bien fait pour rappeler de nombreuses valeurs : l’amour du beau geste, l’honnêteté, la générosité, le respect et le souci de l’autre. Quand le travail sur scène est bien fait, alors les valeurs se déploient d’elles-mêmes sans avoir à s’afficher. Le théâtre, lui, est au-dessus. Le seul mot qui lui soit essentiel, c’est l’art. Si le théâtre n’est pas d’art, alors il ne peut rien défendre du tout.
“Soit le Soleil garde sa ferveur, son audace, son amitié, son hospitalité et l’histoire continue.
Soit tout cesse.”
 
Le Théâtre du Soleil, c’est Ariane Mnouchkine. Si vous n’en êtes plus, ce lieu ne peut évidemment pas rester le même. Comment préparez-vous son avenir ?
Je dois me poser la question. Elle se pose, d’ailleurs, depuis plusieurs années. Nous sommes éphémères. L’affaire est compliquée mais nous nous préparons à tenter quelque chose. J’insiste sur ce mot, tenter, car il ne s’agit pas de faire perdurer une troupe qui n’existerait plus. Si ce nouveau Théâtre du Soleil (car il devra forcément être aussi nouveau) n’est pas digne de l’ancien, alors il devra dégager. Mais j’ai bien l’intention de tout faire pour que cette tentative de transmission soit autorisée et qu’on lui donne sa chance. Soit la joie, la passion et l’amour sont toujours là et la quête continue avec, à sa tête, un duo, un trio, que sais-je, un collège. Bref, soit le Soleil garde sa ferveur, son audace, son amitié, son hospitalité et l’histoire continue. Soit tout cesse.
 
Cette mise en scène de L’Île d’Or sera-t-elle votre dernière création ?
Comment voulez-vous que je le sache, aujourd’hui ? Et même si je croyais le savoir, vous pensez vraiment que je vais vous le dire ?
 

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