PIERRE BONNARD

Samedi 11 Décembre 2021
PIERRE BONNARD
« Nu dans le bain » (1936), de Pierre Bonnard Pierre. Le peintre a souvent peint sa femme Marthe, dépressive qui ne trouvait le réconfort que dans son bain.

Ses contemporains jugeaient son œuvre trop figurative, trop charmante. Mais Pierre Bonnard était surtout réfractaire aux courants, préférant tracer sa propre voie, toute en couleurs lumineuses et audacieuses. Une exposition au musée de Grenoble lui rend justice.
À croire qu’il était jaloux ! Le mâle dominant de l’art du XXe siècle, Pablo Picasso, ne pouvait pas supporter Pierre Bonnard (1867-1947). « Je n’aime pas Bonnard. Je ne veux pas être touché par ce qu’il fait. Ce n’est pas vraiment un peintre moderne, il obéit à la nature, il ne la transcende pas. » Ce jugement lapidaire est à l’origine d’une opinion défavorable durable envers Bonnard et son œuvre inclassable, rangée, faute de mieux, dans la catégorie post-impressionniste, charmante et dotée d’une belle palette chromatique. Jusqu’aux années 1980, où il est redécouvert lors de grandes rétrospectives organisées à Paris, l’artiste n’est pas, en effet, considéré comme « un grand peintre ».

Étiqueté spécialiste « du bonheur », comme si c’était une tare, on le déclare coupable d’une œuvre prétendument trop légère, ne reflétant rien des fracas du monde — aucun signe des deux guerres mondiales. Trop séductrice pour être profonde. Ou trop figurative, au moment même où ses contemporains ont abandonné ou révolutionné la figure humaine. À l’époque où Matisse invente le fauvisme (1905) et où Picasso peint Les Demoiselles d’Avignon (1907), Bonnard, lui, représente sa famille à table, nappe blanc crémeux, chiens et chats aux étranges têtes quémandant à leurs pieds. Difficile de faire plus bourgeois. D’autant qu’il va aussi acheter exprès, vers 1910, une maison dans le berceau de l’impressionnisme, à deux pas de Giverny, où vit Claude Monet, de vingt-sept ans son aîné, qui devient son ami.
Passéiste? « Bonnard a vécu à cheval entre deux siècles et deux visions de l’art, nuance Guy Tosatto, directeur du musée de Grenoble. À la fin du xixe siècle, il est à la pointe de l’avant-garde avec les Nabis, puis le groupe est pris de vitesse par les plus modernes. » Bonnard en personne le résume joliment : avec l’avènement du cubisme et du surréalisme, entre autres, ses camarades et lui se sont trouvés éjectés de la modernité, « en quelque sorte, comme suspendus en l’air ». Autrement dit, en état de grâce, du moins pour lui.


Une révolution optique

Il n’en est jamais tombé, réfractaire à tous les courants artistiques du siècle. Fils de bonne famille originaire de l’Isère, après des études de droit le jeune homme a suivi les cours de l’Académie Julian et fait ses débuts avec une bande inséparable formée autour de Maurice Denis, Paul Sérusier, plus Édouard Vuillard, son ami pour la vie. Ces Nabis rejettent l’impressionnisme, et prônent le retour à l’art décoratif et à l’imaginaire — les bases de son œuvre à venir.



« La Partie de croquet » (1892), de Pierre Bonnard .


Au musée de Grenoble, où se tient une belle exposition sur Bonnard et la lumière, La Partie de croquet (1892) symbolise ce démarrage radical aboutissant à une révolution optique moins spectaculaire que le cubisme — quoique — mais tout aussi élaborée. Aplats aux couleurs végétales qui avec les années deviendront plus audacieuses, zones cloisonnées comme du vitrail, qui finiront par se déliter jusqu’à la prolifération, sans laisser un centimètre carré respirer.
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Si vers 1900 les Nabis se dispersent, Bonnard garde son sobriquet de « Nabi japonard » (prémonitoire : à la fin de sa vie, il ressemblera à un vieux lettré asiatique), hérité de sa passion pour les estampes japonaises. Elles lui ont appris l’art du cadrage, comme par exemple vider le centre du tableau et reporter l’action en périphérie, disséminer des personnages tronqués ou dissimulés, ou adopter des vues en plongée ou contre-plongée. À quoi s’ajoute la pratique régulière de la photographie.


La précarité du bonheur

Et surtout la révélation de la lumière, après la découverte de la « série des cathédrales » de Monet, à la galerie Durand-Ruel, en 1915, où il comprend que celle-ci réside à l’intérieur même de la matière et qu’il ne faut pas chercher à la reproduire mais à la susciter. Bonnard l’expérimentera toute sa vie, osant toujours plus des rapports de couleurs rares, des rapprochements jamais tentés, des violets, des jaunes ou des verts aux nuances fabuleuses, le situant bien au-delà de la gamme chromatique de coloristes célèbres, tels son ami Matisse ou Chagall — et très loin devant Picasso, dont ce ne fut jamais le fort.
« L’Atelier au mimosa ».  Pierre Bonnard a commencé cette toile en 1939 au Cannet puis l’a reprise en 1946 à Fontainebleau.



« L’Atelier au mimosa ».  Pierre Bonnard a commencé cette toile en 1939 au Cannet puis l’a reprise en 1946 à Fontainebleau.


En 1926, le peintre choisit de se poser dans une petite maison modeste à la façade rose au Cannet, sur la Côte d’Azur, région découverte au début du siècle avec ses amis fauves. Les tableaux la montrent à toutes les périodes de l’année, plus ou moins cachée sous la végétation, que l’on peut dater au jaune des mimosas ou au blanc de l’amandier, peint une dernière fois quelques jours avant sa mort, en janvier 1947. L’installation sur la Côte d’Azur coïncide avec l’enfermement volontaire progressif de son épouse, Marthe, rencontrée dans les années 1890 et épousés seulement trente ans plus tard. Dépressive ou juste « complètement folle », comme l’écrit la femme d’un de ses amis, Marthe devient de plus en plus asociale et ne trouve l’apaisement que dans des bains.

À longueur de tableaux, on voit la muse neurasthénique laver son corps longiligne comme les employés des pompes funèbres font la toilette d’un mort, avec une componction loin de susciter tout désir et encore moins d’érotisme. Peintre du bonheur de vivre ? Pour Jean Clair, historien de l’art, « Bonnard fut souvent […] un peintre de l’inquiétude, connaissant trop la beauté des apparences pour n’en pas peindre la précarité ». L’obsédante Marthe ne vieillit jamais sur la toile, lévitant dans son sarcophage liquide nimbé de pierreries et de nacres, en réalité les carreaux bleus et blancs du sol se reflétant dans la lumière dorée de la Méditerranée. De nombreux ouvrages s’interrogent sur cette relation entre l’enfermé volontaire et son épouse, dont la folie, l’obligeant à se couper du monde, lui aurait permis de travailler sans être perturbé. En 1947, peu avant sa mort, il écrit : « J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon. » À cette époque, les scientifiques n’avaient pas encore découvert que les ailes de certaines espèces capturent et gardent la lumière…

À voir
« Bonnard, les couleurs de la lumière », jusqu’au 30 janvier, musée de Grenoble (38). Catalogue, coéd. In Fine/M de Grenoble, 328 p., 35 €. Tél. : 04 76 63 44 44.

 

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