LES JEUNES REINVENTENT LES USAGES DE LA LECTURE

Lun. 30 Mai 2022
LES JEUNES REINVENTENT LES USAGES DE LA LECTURE
par Charles de Laubier

La prééminence du smartphone chez les « adolécrans » ne les empêche pas de continuer à lire des livres. Les maisons d’édition s’adaptent à leurs nouvelles habitudes de lecture  qui se trouvent au croisement de la romance, des mangas, des séries et des romans graphiques.
Les jeunes lisent, mais leurs parents ne le savent pas toujours. Alors que les adultes les croient sacrifiés sur l’autel d’Internet et des smartphones, avec pour unique perspective culturelle leurs écrans, ils ne sont en réalité pas la génération perdue pour la lecture. Au contraire. Et l’industrie du livre en profite, malgré un marché de l’édition à la peine. Les « adolécrans » – néologisme dérivé de l’américain screenagers pour désigner les 13-
19 ans hyperconnectés – n’ont ni découvert la lecture lors des confinements de 2020 et 2021 ni parce que celle-ci a été déclarée « grande cause nationale » (jusqu’à l’été prochain) en France.




Les millennialset leurs cadets sont bien des lecteurs de livres. « Les jeunes lisent de plus en plus », confirme Magali Fourmaintraux, secrétaire générale des Petits Champions de la lecture, association  fondée il y a dix ans et présidée par Antoine Gallimard, PDG du groupe d’éditions Madrigall. Un  sondage Ipsos pour le Centre national du livre (CNL), publié en mars, le montre : les 7-25 ans sont 93 %  à se dire « lecteur », que cela soit « dans le cadre des loisirs, par goût personnel » (81 %), avec en  moyenne cinq livres lus au cours des trois derniers mois, ou bien « pour l’école, le travail » (76  %),avec deux livres lus sur la même période. Des enfants aux ados (les 7-19 ans), ceux qui lisent  dans le cadre de leurs loisirs sont passés à 83 %, contre 78 % six ans auparavant.  « Malgré un temps croissant passé sur les écrans, les jeunes lisent toujours autant ! », rassure également la récente  étude « Junior Connect’ »,réalisé par Ipsos. Les 7-25 ans passent trois heures cinquante minutes en  moyenne par jour sur les écrans, contre seulement trois heures quatorze par semaine consacrées à la  lecture. Mais s’ils possèdent en moyenne près de trois types de terminaux (smartphone, console de  jeux...) chacun, 61 % des plus de 13 ans ont lu un livre au cours des trois derniers mois.

Le rôle des plates-formes vidéo
Reste à savoir ce qui les attire. Chez les préados et les « jeunes adultes », l’identification aux  personnages semble déterminante. « J’ai regardé les trois premiers films de la saga After sur Amazon  Prime Video, après en avoir entendu parler sur TikTok. Je suis impatiente de voir le quatrième film qui  va bientôt sortir. Je me suis très vite identifiée à l’héroïne Tessa, blonde comme moi et avec le même  caractère ! J’en suis devenue tellement fan que j’ai lu les 2 500 pages de l’édition intégrale reprenant  les cinq tomes de l’édition française », témoigne, enthousiaste, Violette, 15 ans.



« Les fictions de l’imaginaire – dystopie, uchronie, fantasy, postapocalyptique – restent globalement majoritaires, adolescents et jeunes adultes continuant à privilégier les logiques d’évasion et  d’invention. On note également la vogue actuelle de deux genres plus réalistes : la romance  décomplexée, incarnée par After dans le sillage de Cinquante Nuances de Grey, et la sick-lit [genre  romanesque dont l’intrigue tourne autour d’une maladie grave] surfant sur le succès de Nos étoiles  contraires », analyse Laurent Bazin, maître de conférences à l’Institut d’études culturelles et  internationales, auteur de La Littérature Young Adult (Presses universitaires Blaise Pascal, 2012). Bien  que publiés de 1997 à 2007, en pleine révolution Internet, les sept romans d’Harry Potter ont été  des succès planétaires. Tout comme les best-sellers Twilight, Hunger Games, Divergente ou encore Le Labyrinthe.



Un film romantique tel qu’A travers ma fenêtre, sorti cette année sur Netflix, peut amener son public à  la lecture des 460 pages de la saga amoureuse écrite par la Vénézuélienne Ariana Godoy, My  Wattpad Love (Hachette, 2017), dont le film espagnol est issu. « Les médias numériques ne s’inscrivent pas uniquement en opposition à la lecture, et les passerelles entre les deux mondes sont  nombreuses, explique Magali Fourmaintraux. Ainsi, 31 % des jeunes choisissent un livre après avoir  visionné le support audiovisuel de la même histoire, comme le montre le phénomène de réimpression des livres de Maurice Leblanc à la suite de la série Arsène Lupin, ou encore, la rupture de stock des  Illusions perdues de Balzac après le film de Xavier Giannoli. »
Les plates-formes vidéo, avec leurs films et séries, peuvent jouer un rôle de prescripteur auprès des  jeunes. Nombre d’adolescents basculent dans la lecture après avoir entendu parler d’un roman sur les  réseaux sociaux (TikTok, Snapchat, Instagram...), dont certains ont une section dédiée  commeBookTok.Les jeunes communautés d’influence viennent ainsi au secours du marketing de  l’édition. « La galaxie “Young Adult” multiplie autant que possible les supports médiatiques, un succès  en appelant un autre », souligne Laurent Bazin.


2021, année record
Et ça peut rapporter gros. Le marché mondial des livres pour enfants et jeunes adultes devrait croître  de près de 5 % cette année, à 11,3 milliards de dollars (10,6 milliards d’euros), selon la société  d’études The Business Research Company. D’après l’association américaine des bibliothèques, les  quatre genres les plus demandés pour les jeunes lecteurs sont « mystères imaginaires », « réalisme  magique », « steampunk » (intrigues lors de la première révolution industrielle) et « romans en vers ». En France, l’univers « ado/préado » de l’édition affiche même des taux de croissance à deux chiffres : selon l’institut GfK, l’ensemble constitué par les BD jeunesse, les mangas, les romans pour les 8-12  ans et les romans pour ados a bondi l’an dernier de 56 % en volume, à plus de 83,6 millions  d’exemplaires vendus, et de 51 % en valeur, à plus de 736,1 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le  marché des mangas a, quant à lui, tout simplement doublé, dont la catégorie japonaise des shonen («  garçons »). En 2021, le volet inaugural du manga shonen Naruto – sorti en 2003 aux éditions Kana –  arrive en deuxième position en volume, juste derrière Astérix et le griffon (Albert René, 2021). Du côté des libraires, l’année 2021 enregistre un record des ventes de livres en hausse de 15 % sur un an,  grâce à une embellie « post-Covid » tirée par les jeunes lecteurs. « A part le scolaire (- 41 %), tous les  rayons ont été en progression l’an dernier, la jeunesse affichant + 15 % et la bande dessinée + 35 % »,  indique Pauline Hamet, chargée de mission au Syndicat de la librairie française. Le premier  trimestre 2022, lui, a été moins dynamique « à l’exception du rayon “polar, fantasy, science-fiction”, qui  bénéficie de la sortie du dernier roman policier de l’écrivain suisse Joël Dicker, L’Affaire Alaska  Sanders (Rosie & Wolfe), paru en mars 2022 ».


D’après un sondage Odoxa pour le Syndicat national de l’édition, en pleine pandémie, « ce sont les  plus jeunes (les moins de 25 ans) qui se sont mis à lire le plus pendant les deux périodes de  confinement ». L’édition jeunesse a ainsi été l’un des rares segments à croître, consolidant sa  quatrième position en valeur après la littérature, le scolaire et les sciences humaines. L’édition  jeunesse française (hors scolaire et BD) ne cesse de progresser depuis 2017 : 355 millions d’euros de  chiffre d’affaires en 2020, soit une hausse de 1,1 % en un an, contre 348,4 millions en 2018 et 340  illions en 2017.



La BD, elle, a tiré son épingle du jeu avec une croissance des ventes de 6,3 % sur un an, à 327  millions d’euros en 2020. D’ailleurs, le marché du livre de poche, près de 370 millions d’euros, est en  recul, sauf dans deux segments : la jeunesse et la bande dessinée. « La croissance de la maison  d’édition Quelle Histoire n’a absolument pas ralenti en 2020 et 2021 ; nous avons connu lors des  confinements des performances de 30 % supérieures au marché du livre », se félicite Emmanuel  Mounier, président fondateur d’Unique Heritage Media (Quelle Histoire, Willy Wild...)et des magazines  (Abricot, Picsou Magazine...).

La nouveauté « webtoons »
Même satisfecit chez Bayard : « Nous sommes le premier éditeur sur le marché de la BD jeunesse,  avec près de 6 millions d’exemplaires vendus en 2021, et sur celui du livre documentaire jeunesse  également, avec près de 2 millions d’exemplaires vendus », rapporte Pascal Ruffenach, président du  directoire de Bayard Presse, la maison mère. Les jeunes lecteurs poussent les éditeurs à s’adapter.  Ces derniers prennent conscience qu’il faut aller les « chercher sur leur terrain pour leur permettre de  lire comme ils veulent quand ils veulent, et d’avoir une attitude décomplexée par rapport à la lecture », comme le conseille le CNL). La presque centenaire maison d’édition new-yorkaise Simon & Schuster  s’est trouvée toute ragaillardie après la success story d’After dès 2014 (plus de 12 millions  d’exemplaires vendus), dont la nouvelle version graphique vient, cette fois, d’être éditée par la maison Frayed Pages × Wattpad Books, société commune à l’autrice, Anna Todd, et à la filiale Wattpad  Webtoon Studios, du groupe sud-coréen Naver. Lire aussi : « After », ce succès de librairie aux  multiples adaptations numériques Cette édition en BD imprimée s’inspire des webtoons, qui  constituent la nouvelle génération de BD numériques créées pour être défilées sur les écrans de  smartphones des adolécrans. En Corée du Sud, le marché des webtoons a pesé à lui seul 750 millions d’euros en 2021. La plate-forme éditoriale Wattpad a également fait office de tremplin pour Ariana  Godoy ou pour la Néo-Zélandaise Rachel Smythe : cette dernière a transposé avec succès sa série  Lore Olympus sur la plate-forme Webtoon de Naver (lue plus de 5 millions de fois). Le premier volume  imprimé a été édité en début d’année en France par l’éditeur Hugo & Cie. De son côté, Bayard édite aussi les magazines Okapi et Phosphore, présents sur les réseaux sociaux TikTok, YouTube, Twitch,  nstagram, où ils totalisent des millions de vues. « Même si la vidéo et l’audio sont fortement utilisés, de  nouveaux formats comme le roman graphique font une percée incroyable, mêlant le texte et  l’image. On peut même noter le retour de la poésie, portée aussi par toute une culture musicale. D’où l’importance d’être présent là où sont les enfants et d’être créatif sur les écrans », précise Pascal  Ruffenach. La France vient par ailleurs de remporter cette année – et pour la première fois depuis  1964 – le prix Hans-Christian-Andersen (surnommé « le petit prix Nobel de littérature »), pour l’œuvre  « jeunesse » de Marie-Aude Murail (dont Oh, boy !), très populaire sur BookTok, l’espace des  amoureux de littérature du réseau social TikTok.

Partagez sur les réseaux sociaux

Catégorie

Autres publications pouvant vous intéresser :

Commentaires :

Laisser un commentaire
Aucun commentaire n'a été laissé pour le moment... Soyez le premier !

 
 
maison du citoyen
et de la vie associative
35, rue du collège
84200 Carpentras
 contact@voyagesdegulliver.fr





| ACCUEIL | PROGRAMMES | PRODUCTIONS | ASSOCIATION | BLOG | CONTACT |